Voix du Monde

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Quand l’être humain devient une marchandise

Sournoise et peu visible, la traite d’êtres humains, qui touche plus de deux millions de personnes sur la planète, n’épargne pas la Suisse romande. Enquête au cœur d’un monde souterrain, où la dignité humaine est bafouée des plus sordides manières.

Dans le foyer au Cœur des Grottes à Genève, nous faisons la connaissance de Marie, une vendeuse d’ananas d’Afrique de l’Ouest, flouée par une fausse promesse de mariage faite par un Suisse. Cette jeune femme, analphabète, s’est retrouvée séquestrée dans un appartement à Lausanne, à l’abri des regards. Elle a été contrainte à la prostitution, sans jamais pouvoir sortir de son studio aux fenêtres voilées. Après 6 mois d’enfer, elle a profité d’une inattention de son bourreau, pour s’enfuir.
Samira, elle, a été victime de traite d’êtres humains à des fins d’exploitation au travail. Cette jeune fille, originaire du Maghreb, est arrivée à Genève à l’âge de 14 ans. Durant deux ans, elle a été employée comme « petite bonne », dans des conditions proches de l’esclavage… Encore très émue par son histoire, elle témoignage pour que d’autres dans son cas trouvent le courage de sortir de l’ombre.

Deux témoignages parmi d’autres. En 10 ans, le Foyer du Cœur des grottes a accueilli une centaine de femmes victimes de traite pour le seul canton de Genève… La Suisse romande, bien qu’en retard sur certains cantons alémaniques, commence à s’armer contre cette réalité de plus en plus reconnue officiellement. En compagnie de Michel, membre de la cellule investigation prostitution (CIPRO) du canton de Vaud et de deux autres policiers avertis, nous sillonnons les rues chaudes de Lausanne, à la recherche de victimes. Un travail de fourmis et d’approche en douceur d’un milieu où le silence est d’or. Michel nous explique comment il procède pour tenter d’identifier des victimes potentielles. Des femmes exploitées mais bâillonnées par la peur. Une démarche volontariste que beaucoup de polices cantonales n’ont pas encore adoptée.

Les experts de la lutte contre la traite des êtres humains sont unanimes en la matière : si on ne cherche pas activement les victimes de ce marché souterrain, elles resteront invisibles. Le peu d’affaires détectées en Suisse ne signifie donc pas que le pays est épargné par cette forme de criminalité, mais plutôt qu’on ne met pas assez de moyens pour les mettre à jour. C’est ce que regrette Laurent Knubel, membre du Service de coordination contre la traite d'êtres humains et le trafic de migrants (SCOTT), que nous rencontrons dans son bureau de la police fédérale à Berne. A ce jour, 250 000 personnes sont victimes de traite d’êtres humains en Europe. Un esclavagisme moderne dont les retombées financières se chiffrent à 5 milliards d’euros, selon Europol.

Un reportage de Valérie Kernen, dans une réalisation de Jean-Daniel Mottet, présenté par Marc Giouse.

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 Suisse souterraine | 2011