Voix du Monde

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Neuchâtel soigne les malades de la clandestinité

L’EPER et Médecins du Monde Suisse unissent leurs forces pour apporter un soutien sanitaire aux sans-papiers des Montagnes neuchâteloises. Le projet a démarré en douceur et en toute discrétion...


« J’ai commencé à contacter toutes les associations actives dans le domaine de la migration à La Chaux-de-Fonds et au Locle pour les informer de notre projet », raconte le travailleur social Kodjo Agbotro, chargé avec une infirmière de mettre en place et de coordonner le « Réseau Santé Migration ». « Le processus d’approche prend du temps, il faut créer la confiance, même avec les intermédiaires. Il y a beaucoup de peur. Mais les besoins sont là. D’après ce qu’on raconte sur le terrain, un clandestin turc est décédé dernièrement à La Chaux-de-Fonds par manque de soins... »

Actuellement, aucune structure de prise en charge médicale pour les personnes sans statut légal n’existe dans les Montagnes neuchâteloises, contrairement aux autres centres urbains de Suisse romande. « A Neuchâtel, le Dispensaire des rues offre un appui social et médical aux personnes défavorisées, mais les sans-papiers du haut du canton n’en profitent pas vraiment, analyse Pascale Giron, directrice des missions de Médecins du Monde (MdM) Suisse. Il est très difficile pour eux de se déplacer, en raison du coût des transports et des risques de contrôles policiers. C’est à nous d’aller à eux. »

Une étude critique
Une étude de l’Institut de médecine sociale et préventive de l’Université de Genève a permis de mettre en lumière les besoins sanitaires des sans-papiers dans le haut du canton de Neuchâtel. Selon elle, « la situation économique, la clandestinité, la langue, la méconnaissance du système, la peur d’être découverts et renvoyés poussent les migrants clandestins à renoncer à se faire soigner, tant qu’il ne s’agit pas d’une urgence». Actuellement, les cas sont réglés au coup par coup, de manière improvisée et souvent laborieuse. Entre 4 et 5 médecins acceptent de prendre en charge gratuitement les personnes sans statut légal.

Le projet élaboré conjointement par l’EPER et Médecins du Monde (MdM) Suisse devrait permettre de développer davantage ce réseau. « Nous ne voulons pas nous substituer à l’Etat, précise Catherine Salla en charge du projet à l’EPER. Le but est d’aiguiller les sans-papiers pour qu’ils puissent intégrer le système de soins existant. »

Pour l’instant le « Réseau Santé Migration » n’a pas encore de locaux, mais une infirmière et un travailleur social, tous deux à 30%, ont entamé leur approche des milieux concernés. L’infirmière, entrée en fonction en mars, contacte actuellement la centaine de médecins qui officient dans les Montagnes neuchâteloises. Lors de la phase opérationnelle du projet, elle accueillera et orientera les personnes en demande de soin auprès des spécialistes associés. Elle s’occupera ensuite du suivi, au niveau de la prise des médicaments et des soins infirmiers.
De son côté, le travailleur social animera des ateliers de prévention et des formations en faveur de personnes ressources sur le terrain. Et il s’attaquera à l’épineux dossier de l’affiliation des sans-papiers aux assurances maladies...
Pas d’assurance maladie
« Les clandestins sont rarement assurés en raison du coût élevé des primes, par méconnaissance du système ou par peur d’être dénoncé aux autorités», explique Pascale Giron de MdM. « Nous devrons aussi faire un grand travail de sensibilisation auprès des caisses maladies. Notamment pour leur rappeler leur devoir. Légalement, elles n’ont pas le droit de refuser les sans-papiers. »

Selon l’étude de l’Université de Genève dans les Montagnes neuchâteloises, seul un clandestin interrogé sur quatre est couvert par une assurance. « Les personnes que je prends en charge sont rarement affiliées, confirme un médecin généraliste qui soigne les sans-papiers à Neuchâtel. Le problème est sérieux, car on ne peut pas fournir des soins adéquats sans moyen financier. Il y a des patients qui se saignent pour payer une assurance maladie à leurs enfants, mais ils n’ont pas assez pour s’affilier eux-mêmes. »

Pour diminuer l’incertitude liée aux coûts, MdM et l’EPER aimeraient élaborer un système forfaitaire pour les frais générés par les actes médicaux. Le « Réseau Santé Migration » devrait donc impliquer au final tous les acteurs de la santé, y compris les laboratoires d’analyse, les pharmacies et les caisses maladies...

« Ici comme ailleurs, on intervient lorsqu’il y a des manquements graves dans un système de santé», commente la directrice des missions de MdM Suisse. « Les autorités helvétiques attendent des chiffres avant d’agir. Nous allons leur en donner. Et nous espérons qu’au final, l’Etat prendra ses responsabilités. Car la garantie de l’accès aux soins des personnes vivant en Suisse relève de sa compétence. »





LA MÉDECINE DE LA DÉBROUILLE

Fatima* (prénom fictif) est clandestine à la Chaux-de-Fonds depuis 16 mois. Elle est venue rejoindre sa famille réfugiée politique dans la cité horlogère. Elle ne sort presque jamais de chez elle, par peur. Elle ne travaille pas. Et elle est malade. Depuis de nombreux mois, une douleur aux amygdales qu’elle qualifie d’atroce la cloue au lit des journées entières.

« J’ai mal depuis des années mais ça a empiré depuis que je suis ici, raconte Fatima. C’est peut-être le climat... » Comme beaucoup de personnes dans son cas, elle pratique l’automédication et se dope aux anti-douleurs. « Je ne suis jamais allée consulter un médecin car j’avais peur qu’il me dénonce », explique cette femme qui a renoncé à des études universitaires pour émigrer en Suisse.

« Quand on est sans-papiers, on est très isolé. On ne connaît pas ses droits, ni le système helvétique. Je n’ai pas de contact avec d’autres clandestins. Eux non plus ne sortent pas de chez eux. Je reste ici car je n’ai plus personne dans mon pays.»

Fatima sera certainement la première migrante sans statut légal soutenue par le « Réseau Santé Migration ». Son cas est typique de la situation extrêmement précaire des personnes sans papiers en manque de soins médicaux. Mais sa prise en charge par un professionnel en blouse blanche ne lui garantira pas forcément l’accès à des soins adéquats.

Des soins minimaux

«Pour les malades sans statut légal, on est clairement dans une médecine à deux vitesses», dénonce un médecin de Neuchâtel qui apporte son expertise aux usagers du Dispensaire des rues. Ce généraliste traite une trentaine de dossiers par année. « Je ne fais pas payer les consultations, mais dès qu’il faut faire des analyses, des radios ou une opération, on est vite coincé! Quand on doit absolument hospitaliser, on le fait. Il y a une certaine tolérance dans le canton de Neuchâtel. Sinon, on attend que la personne malade économise avant de poser le prochain acte médical... »

Etant donné le coût élevé des médicaments, certains clandestins achètent des produits dans leur pays d’origine où il n’y a pas toujours besoin d’une ordonnance. A moins qu’ils ne fassent recours à des méthodes traditionnelles, en particulier pour traiter les problèmes gynécologiques.

« Nous avons prévu de réserver une demi-journée par semaine uniquement pour les migrantes, explique Pascale Giron, de Médecins du Monde Suisse. Cela nous permettra d’avoir accès aux femmes des communautés musulmanes et d’offrir un soutien aux femmes enceintes. Nous avons aussi un travail de sensibilisation à faire auprès des gynécologues du canton, dans la manière d’expliquer les choses. Quand on vient d’un pays en voie de développement, on ne sait pas toujours ce qu’est une péridurale. Ces particularités culturelles devraient être prises en compte... »

D’après le médecin associé au Dispensaire des rues à Neuchâtel, les migrants qui entrent dans son cabinet sont généralement dans un état d’anxiété particulièrement élevé. « Ils sont stressés par la peur du renvoi et vivent dans le souci de trouver de quoi manger et où se loger. On est au niveau de l’assouvissement des besoins fondamentaux. Il y a des gens qui ne mangent qu’un repas par jour ! D’autres qui vivent dans des conditions extrêmement précaires. Une femme est venue me voir car elle avait mal au dos. J’ai vite compris pourquoi : elle n’avait pas de lit... »


Valérie Kernen


 Santé | 2007