
La Tuile : le toit des sans-abri
Depuis 15 ans, La Tuile propose un accueil de nuit pour des personnes sans-abri à Fribourg, des SDF qui ressemblent de plus en plus à Monsieur et Madame tout le monde. Reportage.
« Dans ma vie, j’ai connu la rue pendant dix ans. J’ai dormi sous des ponts et parfois dans les égouts à Lausanne. Plus tard, j’ai vécu dans une vieille caravane, sans eau courante, ni électricité. L’hiver, ça gelait à l’intérieur. Quand je suis arrivé à La Tuile, ça ressemblait au paradis ! J’ai profité pendant deux heures de ma première douche », raconte Gino* qui avant ce retour à un minimum de confort faisait sa toilette dans des fontaines. Son cas est particulier mais pas unique.
Chaque soir, des personnes sans-abri viennent trouver refuge à La Tuile. Ce centre d’accueil de nuit, situé sur la route de Marly en périphérie de Fribourg, héberge tout citoyen ayant besoin d’un toit d’urgence. Doté de sept chambres et de vingt-quatre lits, dont quatre pour les femmes, l’association existe depuis 15 ans et a dépassé l’année dernière le cap symbolique des 50 000 nuitées. « On est là pour répondre aux besoins fondamentaux. On offre la base, un lit, une douche, du savon. Les bénéficiaires peuvent laver leurs vêtements ou si besoin, les remplacer », explique le directeur de La Tuile, Eric Mullener.
Un seul repas par jour
Cet homme jovial et engagé s’apprête à ouvrir les portes la maison. Il est dix-huit heures et les usagers attendent déjà sur le perron. En cuisine, Michel prépare une soupe de flocons d’avoine, de la salade et une grande paella pour nourrir les trente personnes qui franchiront le seuil ce soir-là. « Nous proposons toujours un repas complet, en partant du principe qu’il s’agit peut-être pour certain du seul repas de la journée, précise le directeur. Des gens viennent uniquement pour prendre le repas du soir. On ne sait jamais à l’avance combien nous serrons. »
La nuitée avec le souper et le petit déjeuner coûte huit francs, une somme bien modeste qui n’est toutefois pas accessible à tout le monde. « Avant de venir ici, j’ai dormi quelques nuits avec deux autres sans abri dans le parking d’un centre commercial à Fribourg. Il y avait un endroit chauffé et mes compagnons m’ont prêté une couverture. Par la suite, je suis allée chez des soeurs catholiques qui m’ont offert des bons pour La Tuile », raconte Isabelle*, une Fribourgeoise qui est revenue dans le canton après avoir vécu un an dans les rues de Genève.
Un boulot mais pas de toit
« Là-bas, il existe aussi des structures d’accueil de nuit mais je n’ai pas toujours pu en profiter. J’ai squatté des maisons vides, dormi dans des voitures ouvertes, dans des cages d’escaliers ou sur les bancs des arrêts de bus. » A La Tuile, toute personne du canton de Fribourg a la garantie d’être hébergée durant trois mois, temps estimé nécessaire pour sortir d’une situation d’urgence... ce qui pourrait, à entendre Eric Mullener, concerner chacun d’entre nous.
« N’importe qui peut être touché. Aujourd’hui, on peut se retrouver à la rue pour des problèmes tout à fait banaux, on ne doit pas forcément être un marginal », précise le directeur. Deux personnes hébergées ce soir-là à La Tuile ont un emploi. L’un travaille comme électricien et l’autre est poseur de revêtement de sol. « Je gagne plus de 5000 francs par mois, mais je n’arrive pas à trouver d’appartement car je suis aux poursuites », raconte ce dernier, encore en bleu de travail. « A part ma famille, personne ne sait que je suis sans domicile. L’été dernier, j’ai dormi sous tente près d’une rivière pendant deux mois, mon patron ne s’est douté de rien. »
Le marché de l’immobilier en cause
Les critères de sélection des gérances et le manque chronique de logements dans les principales villes de Suisse romande posent un véritable problème de société. « Une personne aux poursuites n’a presque aucune chance d’obtenir un bail. Par ailleurs, les institutions d’entraide se spécialisent toujours plus, ce qui augmente les probabilités d’exclusion : on peut facilement se retrouver en dehors du cadre. Quant à la solidarité familiale, elle existe mais elle a ses limites », poursuit Eric Mullener en regardant du coin de l’oeil ses pensionnaires d’un soir.
La plupart ont de la famille dans la région, comme cet homme qui parle avec fierté de son fils, policier dans le canton de Neuchâtel ou comme ce grand-père, retraité du CERN à Genève et devenu grand connaisseur des hébergements de nuit en Suisse romande. Chaque sans-abri a son histoire qu’il garde pour lui ou qu’il partage... Sur un coin de table, un groupe tape le carton, alors que d’autres assis dans des canapés discutent à bâton rompu.
Un dernier arrivant
Quelques minutes avant minuit, la sonnette retentit une nouvelle fois. La porte s’ouvre sur un homme bien mis. Il n’était jamais venu à la Tuile et pensait sûrement jamais le faire. « Sa femme vient de le mettre dehors et il n’avait nulle part où aller », explique le directeur du centre qui passera la nuit sur son lieu de travail, prêt à ouvrir en cas d’urgence. Les douze coups de minuit annoncent l’extinction des feux. Chacun rentre dans son dortoir respectif, doté d’un mobilier rudimentaire: une table en bois, une armoire et des lits superposés. Le lendemain à 9h, tous devront partir... dans la rue ou au travail.
* prénoms fictifs
Valérie Kernen