Voix du Monde

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La misère invisible du canton de Neuchâtel

Alors que la plupart des grandes villes romandes se dotent de structures d’accueil d’urgence pour personnes sans abri, le canton de Neuchâtel estime les besoins trop peu importants pour justifier la création d’une telle structure sur son territoire. Ignorant la réalité d’une frange minoritaire mais bien réelle de sa population.


Neuchâtel est le seul canton romand avec le Jura et le Valais à ne pas offrir de structure d’accueil d’urgence de nuit aux personnes sans domicile fixe. Actuellement, seules cinq chambres de dépannage existent dans le canton, deux gérées par l’Armée du Salut et trois par des structures paraétatiques. Pourtant malgré la faiblesse de l’offre, ces quelques lits ne sont pas toujours occupés...

« Globalement, le phénomène des SDF n’existe pas à Neuchâtel», estime Pascal Luthi, porte-parole de la police cantonale neuchâteloise. « En 2007, il n’y a eu que trois personnes amenées par nos agents dans une des chambres d’urgence de la région. Ceux qu’on retrouve dans la rue sont principalement des personnes désorientées, en fugue d'un foyer ou trop avinées pour retrouver le chemin de leur domicile.»

SDF invisibles

Tout semble donc aller pour le mieux dans le canton de Neuchâtel, qui serait épargné de la misère des grands centres urbains. Pourtant, le marché de l’immobilier devient de plus en plus serré dans la région et le parc de logements subventionnés se réduit comme peau de chagrin (voir 2e article ci-dessous).

« S’il y avait des SDF à Neuchâtel, on les verrait », affirme Raffaele Fasano, responsable de l’office cantonal de l’aide social. Pourtant, sur le terrain, plusieurs institutions travaillant avec des personnes précarisées appellent à la création d’une structure d’accueil de nuit dans le canton. « Il y a clairement un manque, dénonce Philippe Berset, responsable du secteur « aide à la survie » du Drop in à Neuchâtel. Il nous arrive d’envoyer des gens dans les sleep in des cantons voisins. Les personnes toxicomanes sont clairement handicapées pour trouver un appartement.»

Pourtant dans les centres d’accueil d’urgence à Bienne ou à Yverdon, la demande reste faible. Contrairement à certaines hypothèses, on ne constate pas un exode des SDF neuchâtelois. « Le système D fonctionne très bien dans le canton, explique Viviane Maeder, aumônière des rues à Neuchâtel. Les gens dorment chez des connaissances ou dans des immeubles qui ne ferment pas à clé. Il y a toute une population de l’errance, peu visible mais bien réelle.

Qui sont-ils?

Ces personnes sont très discrètes, certaines ont peur de la police, d’autres sortent de l’hôpital psychiatrique ou de courts séjours en prison, souvent pour payer des amendes. Pour ces gens déstructurés, un accueil de nuit « bas seuil » permettrait de se refaire une santé, car certains refusent toute prise en charge sociale. Ça leur apporterait un temps de répit et peut-être un soutien une fois la confiance établie. »

Même conclusion du côté de l’Armée du Salut, qui voit des gens disparaître dès qu’une aide allant au-delà de l’hébergement est proposée. « Nous réfléchissons à la création d’un sleep in au Locle où nous possédons un bâtiment», annonce l’officier Jean-Marc Flückiger. « Même si nos chambres d’urgence ne sont pas toujours sollicitées, il y a parfois des pics, avec plusieurs demandes simultanées. Notre initiative a reçu un accueil favorable de la part des services sociaux des montagnes neuchâteloises. Maintenant, on attend le feu vert de notre direction à Berne.»

Quant à la Fondation en faveur des adultes en difficultés sociales qui gère les trois foyers actuels du canton, elle reconnaît ses limites. « Nos institutions ne répondent de loin pas à tous les besoins. 61% des demandes enregistrées chez nous n’aboutissent pas à un hébergement. Nous sommes trop structurants pour certaines personnes, qui demandent seulement un toit et à manger et souhaitent éviter tout encadrement social », analyse Yvan Sjöstedt, responsable du Foyer du Rocher qui dispose de 14 places d’accueil temporaires à Neuchâtel. « En plus, on refuse la plupart des personnes dépendantes et certains cas psy, dont la présence rendrait la vie communautaire difficile. »

Pas d’accueil de nuit en vue

Pour combler cette lacune, la fondation a présenté en 2005 un projet d’accueil d’urgence de nuit aux autorités cantonales, resté jusqu’ici lettre morte. « Nous sommes en pleine réforme des structures et la tendance est plutôt à la promotion des prises en charge ambulatoires”, répond Jacques Laurent, chef du Service des établissements spécialisés. “L’idée est de stimuler le maintien au logement et d’éviter les longs séjours en institution. Les gens restent trop longtemps dans les foyers temporaires existants. Quant à la création d’une structure d’urgence pour des personnes sans domicile fixe, le canton de Neuchâtel n’a pas la masse critique, on ne peut pas répondre à tous les besoins.»

Du côté des services sociaux des communes, les analyses divergent. « Dire qu’il n’y a pas de problème serait faux, mais affirmer qu’il y a un énorme problème serait faux aussi », estime Philippe Haeberli, chef des affaires sociales de la ville de Neuchâtel. « Nous sommes dans une structure sociale qui ressemble plus à un village qu’à une grande ville. Il y a des moments de crise mais on trouve toujours une solution. »

Des solutions boiteuses

En dernier recours, les bénéficiaires de l’aide sociale sont logés à l’hôtel, pour un coût variant entre 45 et 100 francs la nuit. Une quinzaine de personnes par mois sont concernées en moyenne à La Chaux-de-Fonds. « Le problème, c’est qu’à l’hôtel, les gens sont livrés à eux-mêmes », commente Laurence Barras, cheffe du service des affaires sociales au Locle.
Les solutions boiteuses se multiplient dans le canton de Neuchâtel. Certains marginaux n’ont pas d’autre choix que de loger dans un ancien home à Colombier, où ils paient 700 francs par mois pour une chambre. Un tarif bien au-dessus des normes habituelles. « Le sleep in qui existait il y a une dizaine d’années à Neuchâtel nous manque, confie une assistante sociale du Littoral. Ça devient de plus en plus difficile de trouver un appartement pour les personnes considérées à risque par les gérances. Il m’arrive même de loger des gens au camping. On fait avec, en attendant mieux. »




ACCÈS AU LOGEMENT RESTREINT POUR LES PLUS DÉMUNIS

« Il y a de moins en moins d’appartements pour les personnes les plus pauvres à Neuchâtel », s’inquiète Pascal Magnin, chef de l’Office cantonal du logement. « D’ici à 2015, nous allons perdre 2000 logements subventionnés par la Confédération, qui se désengage progressivement. Vu l’état des finances cantonales, la suppression des subventions fédérales ne sera pas compensée. L’enjeu aujourd’hui est que le canton et les communes ne retirent pas également leurs billes pour les 1200 appartements subventionnés en commun... »

Moins de subventions

Les conséquences de cette politique se font déjà sentir, touchant les locataires de plein fouet. A partir de janvier prochain, les 195 appartements des immeubles Denis de Rougemont à Neuchâtel devraient perdre leurs subventions. Pour un quatre pièces et demi, le loyer augmentera jusqu’à 400 francs de plus par mois. Et la tendance n’est pas nouvelle.
Depuis quatre ans, 475 logements autrefois soutenus par les pouvoirs publics sont retournés sur le marché libre. Par ailleurs, le nombre d’appartements à « loyer raisonnable » ne cesse de diminuer sur le Littoral. « Les prix montent et la plupart des immeubles construits récemment sont de haut standing », confirme Corine Rumley, collaboratrice à la gérance de la ville de Neuchâtel.

Des candidats rejetés systématiquement

Une étude sur l’accès au logement dans le canton menée par Olivier Schmidt dans le cadre de l’Institut de géographique de l’Université de Lausanne a par ailleurs démontré le rejet quasi systématique de certains dossiers par les gérances. Les bénéficiaires de l’aide sociale, les « working poor », les personnes toxicomanes, endettées ou ayant commis des déprédations lors d’un ancien bail sont écartées d’office par la plupart des agences.
« Les gestionnaires de l’offre sont d’autant plus sensibles aux risques qu’ils se sentent insuffisamment protégés face aux « mauvais » locataires », écrit le chercheur neuchâtelois. Certaines gérances préfèrent garder un appartement vide plutôt que de le louer à une personne non conforme aux critères. « En cas de procédure d’expulsion, si le locataire utilise toutes les ficelles, il peut rester un an sans payer », se plaint un professionnel de la branche dans ce rapport publié en 2005.

La méfiance des gérances

Depuis, un groupe de travail s’est constitué au niveau neuchâtelois et une convention a été négociée entre l’Etat et l’Union suisse des professionnels de l’immobilier. Cet accord apporte certaines garanties aux gérances qui doivent en contrepartie s’engager à respecter le principe d’égalité de traitement et examiner « avec bienveillance » les dossiers des personnes aux poursuites.
Mais cette convention qui a suscité beaucoup d’espoir est aujourd’hui au point mort. Bien qu’acceptée par l’Union suisse des professionnels de l’immobilier, les gérances sont réticentes et la plupart refusent de signer. Et sur le terrain, les pratiques se sont encore durcies.

Un casse-tête pour les services sociaux

« Depuis cette année, certaines agences exigent un deuxième garant, en plus des services sociaux ! Pour nos bénéficiaires, ça devient impossible. Ils ne trouvent personne prêt à payer leur loyer en cas de problème et c’est compréhensible, s’exclame une assistante sociale du Littoral. Mais à chaque fois, c’est un drame humain. Le dernier cas que j’ai traité est celui d’une femme enceinte ayant le permis C. Elle vit avec son ami demandeur d’asile, dans un studio minuscule qui ne peut pas accueillir un nourrisson. Ils n’ont pas réussi à trouver de logement et tous les foyers de la région sont pleins. Quand elle accouchera, elle s’installera avec son bébé chez des proches à Neuchâtel. Ils vivront à huit dans un quatre pièces. »



LA GALÈRE DE L’HÔTEL

Dalibor est encore traumatisé par son expérience, il a vécu deux ans à l’hôtel puis dix mois dans une chambre sans cuisine, ni sanitaires. Ce Chaux-de-Fonnier de 34 ans s’est retrouvé expulsé de son appartement pour non paiement de loyers. Impossible pour lui de retrouver un logement. Il était grillé auprès de toutes les gérances. « Les services sociaux m’ont placé à l’hôtel, je n’avais pas de travail et j’essayais d’arrêter l’héroïne, confie Dalibor. Mais rapidement, j’ai commencé à déprimer tout seul dans ma chambre. Je continuais à chercher un appartement sans succès. Même l’agence communale m’a refusé.»


Le Chaux-de-Fonnier a souffert de l’étroitesse de son univers. Jamais, il ne s’est senti chez lui, il se nourrissait irrégulièrement et craignait les longues journées de pluie, durant lesquelles il ne sortait pas. « Un jour, j’ai dit à mon assistante sociale que j’allais péter une case dans ce confinement. Elle m’a répondu : dans la loi, vous avez droit à un toit, vous l’avez. Elle n’a pas levé le petit doigt pour m’aider. » Dalibor a finalement trouvé un logement il y a trois mois, ainsi qu’un emploi. C’est pour lui une petite renaissance.


Sortie de prison difficile

Jean-Pierre*, également Chaux-de-Fonnier, a lui aussi connu la « galère de l’hôtel ». Il a perdu son appartement à la suite de son emprisonnement. « Mon parcours de vie m’a mené à faire des conneries, la police est venue me chercher un matin en grandes pompes. Mon bail m’a été retiré et j’ai fait deux ans de prison. Lors de mes premiers congés, je dormais chez des potes, puis à ma sortie, j’ai été placé à l’hôtel. Avec un casier, c’est la cata pour trouver un apparentement », raconte cet homme qui semble avoir été blessé plus profondément par son séjour hôtelier que par son incarcération.


« J’ai vécu durant un an dans une chambre sans sanitaires, ni télévision. C’était même plus petit que ma cellule », raconte Jean-Pierre qui a perdu beaucoup de poids durant cette période. « Je n’avais pas les moyens d’aller au restaurant et c’était impossible de cuisiner dans ma chambre. La plupart du temps, je mangeais froid ou je commandais des pizzas.»


Après un an d’hôtel, le Chaux-de-Fonnier a trouvé un logement grâce à une amie qui a pris le bail à son nom. Mais reprendre une vie de locataire n’a pas été si facile pour cet homme, qui n’avait plus de domicile depuis trois ans. « Il y a plein de choses à réapprendre, aller à la boîte aux lettres, faire ses courses. Ces petits gestes quotidiens n’allaient plus de soi, confie-t-il. Au début, je craignais de croiser mes voisins, comme si mon statut de sans domicile était encore inscrit sur mon front. Et j’ai mis des semaines à oser mettre mon nom sur la sonnette.»

*prénom d'emprunt


Valérie Kernen


 Enjeux sociaux | 2008