Jeunesse en délire ou délire de jeunesse ?
Les structures de prise en charge psychiatriques des adolescents ne cessent de s’étoffer en Suisse romande. Tous les cantons sont désormais munis d’unités hospitalières réservées aux jeunes... de plus en plus démunis face à leur destin. En cause : drogue, stress, dérives sexuelles et un manque profond de repères.
«J’ai l’impression que dans ma vie tout va mal, je suis en échec scolaire, j’ai des difficultés familiales et par-dessus tout, j’aime un mec qui n’en a rien foutre de moi. Je me suis fait des marques sur les bras, c’est très rare mais ça me fait énormément souffrir. Il m’est arrivé aussi de me faire vomir. Je n’oserais jamais en parler à qui que ce soit, j’ai trop honte. Il m’arrive même de penser au suicide, si je ne passe pas mon année scolaire. »
Cet appel au secours a été lancé sur le site Internet « ciao.ch » par une adolescente de 15 ans vivant dans le canton de Vaud. Un témoignage parmi d’autres illustrant le profond malaise social rencontré par un pourcentage de jeunes Suisses toujours plus important. Dans le canton de Neuchâtel, le nombre de consultations ambulatoires pour enfants et adolescents a doublé depuis 1994. “Un jeune sur cinq fait face à des problèmes psychologiques en Suisse”, indique le professeur Calogero Morreale, chef de clinique du centre valaisan de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à Sierre.
Un phénomène en augmentation
Si la grande majorité des jeunes se porte bien, le phénomène est préoccupant et le réseau de prise en charge s’est considérablement étoffé ces dernières années. Tous les cantons romands ont créé des unités d’hospitalisation spécialisées. Le Jura et le Jura bernois sont les derniers à avoir ouvert une structure commune en 2003 à Moutier.
« Les problèmes psychiatriques chez les adolescents se déclenchent de plus en plus tôt et d’une manière plus violente qu’autrefois, commente le docteur Jean-Pierre Walker, directeur de l’hôpital psychiatrique de Préfargier à Marin. Selon lui, l’unité de huit lits est suffisante pour répondre aux besoins du canton de Neuchâtel, mais il manque une structure d’hôpital de jour qui permettrait de faire le lien entre les consultations ambulatoires et l’internement. Un projet est actuellement en discussion dans le cadre de la réorganisation de la psychiatrie cantonale et devrait passer devant le Grand conseil d’ici fin 2006.
Les drogues en question
Au niveau des cantons universitaires de Vaud et de Genève, les structures de prise en charge sont plus développées et répondent à une demande accrue. Dans la cité de Calvin, on estime que 100 à 150 jeunes adultes par an nécessitent des soins spécialisés liés à des troubles psychotiques. Un pourcentage particulièrement élevé en raison de la situation urbaine du canton, du nombre de migrants subissant des difficultés d’intégration et d’un abus toujours plus important de drogues dures et douces.
« La consommation de cannabis précoce devient un véritable problème. Certains jeunes commencent à dix ans, d’autres fument déjà le matin avant d’aller à l’école, ce qui réduit leur capacité de concentration et de mémorisation. L’échec scolaire fait partie de la spirale pouvant mener à la marginalisation, dont sont victimes la plupart de nos patients », analyse le docteur Marco Merlo, responsable du programme JADE (Jeunes Adultes avec troubles psychiques Debutants) aux hôpitaux universitaires de Genève.
Cannabis et psychoses
« Par ailleurs, fumer de la marijuana double les risques de développer une psychose, notamment une schizophrénie, pour les personnes qui commencent avant 16 ans. » Plusieurs études publiées ces dernières années étayent cette théorie, désormais admise par les spécialistes. Dans les faits, le déclenchement de la maladie est plus rapide et les victimes sont plus jeunes qu’autrefois.
« Un joint est dix à vingt fois plus fort aujourd’hui qu’il y a dix ans et il annule l’effet des neuroleptiques donnés au patient. C’est très difficile de soigner une personne atteinte de troubles psychotiques si elle consomme du cannabis. » La drogue n’est évidemment pas la seule responsable de l’augmentation des problèmes psychiques chez les jeunes. De nombreux spécialistes évoquent le changement de société, l’individualisme croissant, le chômage, le manque de repères, et une liberté plus grande qui peut donner le vertige.
Manque de cadre
« Un adolescent vit une phase de profonds bouleversements. Il a besoin d’un cadre pour se situer», commente le docteur Philippe Stephan, de l’Unité d’hospitalisation psychiatrique pour adolescents de Lausanne. Or, la société d’aujourd’hui place l’individu au centre, chacun devant faire selon ses propres critères et valeurs.
« C’est très déstabilisant pour un jeune car il est justement dans une phase de transformation, poursuit le médecin. La génération de mai 68 s’est battue contre un système, perçu comme trop rigide mais qui avait l’avantage de donner des points de repères. A cette époque, les maladies psychiques de jeunes étaient plutôt d’ordre névrotique, liées à l’opposition et à l’autorité, alors qu’aujourd’hui, on traite davantage de cas de dépendance. »
Pas de diagnostiques fixes
Dépendances, troubles alimentaires, automutilations (sous forme de scarifications ou de brûlures), phobies scolaires, tendances suicidaires : les problèmes sont multiples et les diagnostiques non définitifs. A un jeune âge, la personnalité est encore flexible et les psychiatres refusent de stigmatiser un adolescent dans une maladie particulière. Il n’y a pas de règles. Mais une chose est sûre, la réinsertion rapide du patient dans la société est une clé souvent indispensable au succès.
« Nous manquons de structures intermédiaires pour accompagner le jeune dans toutes ces dimensions, analyse le docteur Philippe Stephan. Nous avons un hôpital de jour dans le canton de Vaud, mais son approche reste très médicale. En France par exemple, il existe des cliniques qui allient thérapies, réintégration sociale et scolarité. C’est un bon modèle.»
Surtout les filles
Dans le canton de Neuchâtel, l’hôpital psychiatrique de Préfargier a passé un accord avec les structures scolaires de St-Blaise et de Marin pour l’accueil les adolescents hospitalisés. Deux tiers sont des jeunes femmes dont le séjour ne dépasse en général pas cinq semaines. « Les garçons expriment leur mal-être plutôt par la violence ou la délinquance et on les retrouvera dans d’autres institutions », explique le Dr Walker, qui se dit particulièrement inquiet par le manque de projets de vie des jeunes qu’il rencontre.
Par ailleurs, de plus en plus d’adolescents semblent adopter des comportements sexuels déstructurants ou violents, où le « porno » devient référence. « Ils croient que ce qu’on voit dans les films est le reflet de la réalité. On est passé de l’air de la pudibonderie à l’autre extrême », constate le directeur de l’hôpital neuchâtelois, pour qui le manque de limites et de respect de soi contribue à augmenter le mal-être intérieur, comme pour cette jeune fille qui a accepté de «participer à une tournante » dans le cadre d’un bizutage.
Sexualité désacralisée
Elle a ingurgité la moitié d’une bouteille de vodka, avant de s’offrir à ses multiples partenaires. « Lorsqu’elle m’a raconté son histoire, commente le médecin, elle banalisait totalement son acte. Pour elle, c’était le prix à payer pour intégrer la bande. C’était son but ultime et à ses yeux, sa seule perspective d’avenir. » Le phénomène de bande est un puissant catalyseur qui tend à effacer les personnalités individuelles au profit du groupe. Mais dans la plupart des cas, un jeune impliqué dans ce type de relations n’est pas en danger, psychologiquement parlant.
« Les adolescents d’aujourd’hui s’inventent leurs propres rites pour calmer leur angoisse. C’est dans ce cadre qu’émergent les mouvements gothique, yo, rap et autres. Les clans permettent de donner une structure là où il n’y en a plus, puisque nous vivons dans une société largement déritualisée », analyse le Dr Stephan de l’unité spécialisée pour adolescents du CHUV à Lausanne. Les signes révélateurs d’éventuels troubles psychiatriques se manifestent plutôt par un repli sur soi, une sensation de vide intérieur, une perte des envies et de l’intérêt manifesté envers autrui.
Isolement intérieur
Un changement de comportement brutal et inexpliqué est également un facteur alarmant. « Il faut s’inquiéter lorsqu’un jeune se coupe du monde extérieur et s’isole même de ses propres pairs », précise le spécialiste lausannois. Si la famille est souvent le premier espace dans lequel s’exprime le malaise, elle représente aussi la première ressource sur laquelle s’appuyer pour une réhabilitation.
Au sein du programme pour les Jeunes Adultes avec Troubles Psychiques Débutants (JADE) à Genève, les proches sont intimement impliqués dans le processus de reconstruction, dans lequel la réintégration sociale et professionnelle joue un rôle essentiel. Au moment de leur prise en charge, la plupart des patients sont confrontés à d’importants problèmes professionnels ou en situation de rupture avec le marché de l’emploi.
Le chômage semble attiser le malaise de la nouvelle génération, même si le taux en Suisse est nettement au-dessous de la moyenne mondiale. Confrontés à une société exigeante qui juge les performances et la compétitivité plutôt que la richesse intérieure, les jeunes en mal de vivre nous lancent là un cri d’alarme...
Valérie Kernen